Charles Perrault inaugure la querelle des anciens et des modernes au moment même où l’Europe découvre des civilisations grandioses à peu près ignorées jusque-là, la Chine, le Japon, le sud-est asiatique, le sous-continent indien, le Mexique et le Pérou. On est en 1689 et une conception inédite de la modernité distincte de l’Antiquité, mais d’égale valeur, s’énonce au moment même où l’Europe n’est plus seule au monde et sera bientôt contrainte de relativiser sérieusement son « universalisme » face au constat d’un pluralisme humain indéniable.
Mais le musée, conçu en France après 1793, ignore tout cela. Il est né d’un rapt, celui des biens ecclésiastiques et nobiliaires qu’il concentre en un seul lieu et il nomme cela l’histoire. Mais c’est une histoire locale. Il s’est bâti sur ce que B. Anderson a nommé la communauté imaginée, c’est-à-dire la Nation, avec la conviction que l’art en est l’expression. Bientôt, le Musée Napoléon, en internationalisant la rapine, se croit universaliste, mais il ne fait qu’inventer l’impérialisme culturel, et ne tire aucune conséquence de ce « monde » nouveau. A. Appadurai décrit notre monde actuel comme celui des « flux », des diasporas, des migrations financières, des déterritorialisations d’hommes, d’images et d’idées, simultanément recomposables par tous. C’est l’ère du web, des réseaux et de l’électronique. W.J.T. Mitchell parle de l’effroi que génère l’image intégralement recomposée, vivante : le clone, et de sa proximité avec la bactérie, le cancer et le terrorisme international. Mais grâce à la toile tout est désormais enfin disséminé. Il n’y a plus d’autochtone, ni d’hybride mais uniquement des processus de recomposition et d’emprunts, des narrations. Notre époque de flux est celle de l’écran et de son image toujours disponible, ici. L’internaute est le plus grand rival de l’artiste, car il lui est – au moins – équivalent en matière d’invention. Cette image qui n’est pas encore un clone, est partout, comme son hypertexte, mais elle ne doit cependant rien au Musée avec ou sans frontière, car c’est la présence, l’échelle et le « j’y étais, j’ai vu », qui sont susceptibles de créer de l’exception, ce qu’est en définitive l’œuvre d’art. L’image compressée n’atteint jamais que le stade de la banque de données. Archaïque, le musée (d’art) crée de l’espace et de l’exception, ce que ne savent pas (encore) faire les images.
Ce qui distingue l’œuvre de l’image ? C’est sa rareté. Présence, l’épiphanie est sans frontière !
Thierry Raspail