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La chronique

En 2011, le macLYON produit l'Abribus de Jacques Villeglé

Jacques Villeglé fait don d'Abribus, une oeuvre produite par le Musée d'art contemporain de Lyon. L'oeuvre, conçue et réalisée dans le prolongement de l'exposition « Héraldique de la subversion » rejoint la collection. Le mobilier urbain devient ainsi le support du langage et de la poétique de la ville que Villeglé a su observer et mettre en scène dans l'ensemble de son oeuvre.

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Jacques Villeglé : quand le flâneur s'empare du monde

Né en 1926, Jacques Villeglé explore d'abord sa Bretagne natale dans le contexte de l'après-guerre. Les débris du Mur de l'Atlantique sont les premiers « déchets » qu'il recueille au cours de ses flâneries. Fils de fer, pièces en acier rouillé, constituent les premiers éléments constitutifs de son oeuvre, qu'il abandonne toutefois rapidement pour explorer les possibles de la couleur.

Les prospectus abandonnés, puis les affiches lacérées, deviennent alors les nouveaux objets de son attention. Pour Villeglé, la ville est par elle-même un immense collage d'impressions et de visions proliférantes, et l'affiche lui permet de s'emparer du monde.

Si ses études d'architecture aux Beaux-Arts de Nantes lui permettent d'intégrer à sa compréhension de la ville les grands concepts de l'urbanisme et de l'espace public, Villeglé revendique avant tout la position du flâneur. En refusant d'intervenir sur les affiches qu'il s'approprie, il veut faire émerger des fragments de réalités urbaines, disséminés dans l'espace chaotique de la ville, ensevelis sous les différentes épaisseurs du papier. Pierre Restany écrit, à propos de l'artiste : « Jacques Villeglé est de ceux pour qui le monde de la rue est un tableau permanent ». Ainsi, c'est la rue qui s'exprime davantage que l'artiste, et Villeglé s'oppose à la figure du créateur isolé. « Inventeur » au sens archaïque du terme plus que créateur, Jacques Villeglé découvre et montre des réalités qui préexistent à son intervention. La rétrospective que lui consacre le Centre Georges-Pompidou prend ainsi le titre de la « Comédie urbaine », faisant de l'oeuvre de Villeglé l'actualisation de la reconstitution balzacienne du monde ; pour ce signataire de la Déclaration constitutive du Nouveau Réalisme en 1960, l'oeuvre est à la fois prélèvement et écho de la réalité.

La mise en forme d'une nouvelle héraldique

Les affiches lacérées constituent le matériau unique à partir duquel Jacques Villeglé déploie la quasi-intégralité de son oeuvre. Certaines de ses collaborations avec Raymond Hains prennent certes la forme de films, comme Hepérile éclaté (1953) ; mais Villeglé est avant tout le « lacérateur anonyme », qui conceptualise le passage de l'artiste au simple « collecteur » dans son ouvrage théorique Des réalités collectives (1958).

Le travail sur les couches, l'encollage, la superposition, le feuilletage, permet à Villeglé de donner à voir de véritables traces de civilisation, lesquelles ont leurs propres codes et leur propre langage. Aussi l'artiste entreprend-il de reconstituer, à partir de 1969, un « alphabet socio-politique » dont il se réapproprie les signes dans un travail de juxtaposition. En réinvestissant des symboles rendus familiers par la culture populaire, ou d'autres qui font écho à des temps forts de l'histoire, il crée un véritable langage poétique, une « guérilla des écritures ». Devenu encyclopédiste ou compilateur, il explicite cette nouvelle écriture et met en forme une héraldique subversive en jouant sur les signes les plus connotés.

Mais, alors qu'il joue sur la subversion et les antagonismes, Jacques Villeglé vise en dernier lieu la reconstitution d'une harmonie. Il participe en ce sens d'un système de pensée symbolique, au sein duquel les contraires s'opposent moins qu'ils se montent en puissance, et les signes que Villeglé travaille sont moins actes de violence que de reconstruction d'une totalité.


L'acquisition : le mobilier urbain de Villeglé


C'est à la suite de l'exposition Héraldique de la subversion , réalisée en 2003, que le macLYON décide de produire une pièce de Villeglé. Fruit d'une collaboration entre l'artiste et le musée, l'abribus, accompagné d'une sucette d'affichage urbain, entre en 2012 dans les collections du Musée.

Avec la notion de « mobilier urbain », il s'agit pour l'artiste d'investir la rue dans une démarche symétrique à celle de la collecte d'affiches. Le flâneur s'empare désormais des symboles et d'une poétique qu'il s'est employé à mettre au jour à travers ses affiches lacérées ; en investissant les codes et les signes de l'histoire politique, sociale et quotidienne, il rend à la rue son propre langage, une fois passé entre ses mains. Par l'installation, Villeglé rend perceptible, d'une nouvelle façon, son écriture poétique et l'affiche dans l'espace même qui l'a vu naître. L'abribus est ainsi, sur ses parois, envahi de textes écrits dans l'alphabet socio-politique conçu par Villeglé et devient, par son inscription à la fois physique et symbolique dans l'univers urbain, le véritable support d'une communication désormais poétique.