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Qu'est-ce qui distingue le MAC Lyon des autres musées ?

Cela fait bientôt 30 ans que le musée a été créé. Qu'est-ce qui le distingue d'autres musées français et dans le monde ?

Thierry Raspail : "Nous réalisons notre première acquisition en 1984. Il s'agit d'une Ambiente Spaziale de 1967, de Lucio Fontana, la dernière et la seule qui soit de sa main (si j'ose dire). Nous en sommes alors à constituer une collection de toutes pièces car il n'y a pas d'oeuvre antérieure, aucune trame historique ou esthétique sur laquelle se reposer, ou à infléchir. Nous nous interrogeons sur le projet directeur de la collection et sur l'idée de collectionner des moments plutôt que des objets. Cette notion, nous ne cesserons de la redéfinir, de la compléter, de l'élargir. Pour le dire simplement, nous aboutissons très vite à l'idée de collectionner des expositions.

L'exposition semble dépasser les limites matérielles du seul objet, un peu comme la phrase en dit plus que le mot. Pour nous, toute oeuvre exposée dans un musée appartient toujours à deux continuums différents et indistincts en apparence ; l'un est invisible, c'est-à-dire tous les phénomènes qui ont fait que cette oeuvre est comme ceci et pas autrement, et qu'elle se trouve ici. C'est son histoire propre que l'on ne voit pas et que le public doit connaître ou inventer. Cette histoire, c'est tout ce qui précède l'arrivée et la présence ici de l'oeuvre, tout ce qui précède l'exposition et la contemplation. La plupart des musées associent les oeuvres et construisent leur discours sur une telle trame, sur cette histoire invisible, croyant incarner l'histoire de l'art. Mais cette histoire est toujours incomplète, car il manque toujours une oeuvre, une période, une transition, tandis que toute l'histoire sociale, esthétique, économique, etc. qui ne peut-être vue, est supposée sue.

Alors le musée s'arrange avec l'histoire, crée des substitutions et crée surtout des fictions qu'il donne pour la réalité. Ce modèle universel est celui du musée générique qui contient tout, le « musée monde », tel que Le Louvre ou plutôt le Musée Napoléon, en élevant la rapine au statut d'art, a tenté de le faire. Un disque dur intégral, mais sans la présence de toutes les images. Et beaucoup de musées construisent aujourd'hui encore leur discours sur cet invisible.

Un autre continuum, le second est celui de la série présente, exposée que l'on voit. Cette série, la collection des oeuvres exposées, est la plupart du temps le résultat de hasards heureux ou malheureux, des aléas, du marché, de dons..., série imparfaite qui assume ses manques ou qui plutôt, et c'est notre cas, essaie de construire sur un chapitre, sur une phrase, qui n'a pas de manque car elle ne pense pas la totalité, ou l'invisible, mais le sens, la signification de ce qui est là.

C'est une pensée du fragment, qui n'exclut pas l'imaginaire, au contraire, qui reconnaît la polysémie fabuleuse des oeuvres et joue avec. C'est la raison pour laquelle nous n'avons pas d'exposition permanente - c'est-à-dire immobile - des collections mais des présentations temporaires suggérant des sens et des articulations toujours nouveaux.

L'idée c'est de construire une charge poétique, d'inciter à de nouvelles associations, d'aller où on ne va pas, de construire un sens, dessin « conjoncturel », résultat de ce contexte-ci. Mais qui ne soit pas non plus un délire, comme on a pu le voir dans certains cas d'associations purement formelles dépourvues de sens ou, à l'inverse, rapprochements tellement arbitraires qu'ils signifient tout et rien. Notre intention est bien sûr d'être au plus près de l'oeuvre, un peu comme l'exécutant l'est dans une pièce musicale, mais d'une oeuvre qui soit un enjeu non seulement artistique mais aussi anthropologique - ce qu'est de toute façon toute oeuvre d'art majeure -.

Ainsi s'interroger sur l'art n'est pas seulement reconstruire une chronologie mais s'interroger sur le vivant, l'instinct, l'instant, l'ineffable, la durée, le poétique et la politique énoncés en termes visuels. Notre collection n'est pas la fiction d'une histoire, mais la construction d'un discours - une prise sur le monde, la plus radicale possible. Mais nous essayons de le faire avec la plus grande modestie, sans instrumentaliser les oeuvres, en ouvrant les perspectives. Favoriser l'interprétation de chacun à partir des indices que nous offre une forme, celle d'un autre, l'artiste, qui partage avec nous notre époque."