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L'oeuvre du mois : Ilya Kabakov

Mai 2014

Le 14 juillet 1987, nous sommes à Moscou pour négocier le prêt des trois Couleurs pures d'Alexandre Rodtchenko. Les héritiers sont d’accord mais pas les autorités soviétiques. Victor Erofeiev, conservateur et perestroïkin, nous accompagne. Le 15, il nous conduit à l’atelier d'Ilya Kabakov, situé sous les combles d’un toit accessible par le faîte, à une adresse à laquelle aucune porte ne correspond. C’est la Glasnost mais l’artiste n’existe toujours pas sur les registres officiels. D’ailleurs, il est illustrateur… Quantité de ses tableaux déploient l’idéal soviétique – instructions administratives, règles de conduite, emplois du temps, tours de corvées – en une calligraphie aussi parfaite que naturelle dessinant une chronique héroïque du quotidien. Parmi ceux-ci, plusieurs concernent déjà l’univers des cuisines communautaires, lorsqu’un ami lui donne deux cartons, oubliés dans un sous-sol par les « tribunaux entre camarades ». Ils sont bourrés d'archives : des plaintes et doléances relatives aux conflits de mitoyenneté que génèrent ces cuisines.

« Le phénomène du logement à plusieurs familles est d’une immense complexité. Il débute immédiatement après la révolution bolchevique d’octobre 1917 et dure pratiquement jusqu’à la fin des années 80. L’esprit de l’appartement communautaire a pénétré toute la vie du pays, il a infligé de profonds traumatismes psychiques à des millions de Soviétiques et tout simplement mutilé leurs existences. (…) Le lecteur de ces textes n’ayant pas vécu le phénomène aura fatalement l’impression qu’il est plongé dans des événements d’une irréalité telle qu’ils lui paraîtront le fruit de l’imagination d’un écrivain inconnu, inspiré par les œuvres absurdes et cruelles d’un Kafka ou d’un Edgar Poe. Or tout dans ces textes, jusqu’à la dernière virgule, provient de documents et de pièces administratives authentiques.
Nous avons affaire à des gens tout ce qu’il y a de plus ordinaire, de plus commun, à des citoyens du pays des Soviets placés à perpétuité dans une situation de cohabitation forcée, dans un espace ne disposant que d’une seule salle d’eau, d’un seul cabinet de toilette, d’une seule cuisine. Ils sont voués à une guerre réciproque et permanente à laquelle personne ne peut échapper. Tous deviennent les victimes de cette bataille qui ne connaît aucun répit » (Ilya Kabakov (1964-1983), Le Navire, collection « un livre/une œuvre », éditions Musée d’art contemporain de Lyon, p. 9-11).
Ces archives, ce témoignage, offrent à Kabakov le matériau d’une installation monumentale : Le navire, mais aussi la matière d'un récit, celui de « l'Homo sovieticus » (comme l'artiste se désigne parfois lui-même).

Dans l’atelier, lorsque nous découvrons Le Navire, l’œuvre est inachevée, visible seulement par bribes. Elle occupe une place très singulière sur la voie qui mène l’artiste à ce qu'il appelle l’ Installation totale ; forme d’installation conçue ultérieurement par Kabakov, qui accorde à la reconstruction de l’environnement un soin tout particulier et lui donne un rôle prépondérant dans le déplacement mental et physique que crée, chez le visiteur, le dispositif et « l’ambiance spatiale » faisant ainsi de l’œuvre : « le lieu d’une action figée où un événement s’est produit, se produit, ou peut se produire ».

L’origine judiciaire des textes et leur lien à l’événement confèrent au Navire une relation sans équivalent au réel. Ce lien indéfectible avec la « réalité », tout comme l’ampleur du propos mis en œuvre, la mutation sans fard d’un moment historique en une forme plusieurs fois réinterprétée : le navire, ce même moment documenté et conservé dans son intégralité (mais poétisé comme une fiction), la synthèse explicite de tous ces éléments, tout cela fait du Navire un témoignage unique ; une œuvre synthèse du passé (de ce qui s’est passé), qui anticipe son œuvre à venir. Le Navire est paradoxalement l’antithèse de l’Installation totale par son lien à la vérité, mais il en est également la première étape par sa logique formelle. Première installation d'Ilya Kabakov, spécifique, mais aussi généralisable, car il ouvre une « série » dans l’œuvre de l'artiste, qui articulera son propos autour de trois couples antagonistes : vérité/fiction, croyance/apparence et document/projection.

Aucune œuvre ne parvient aux confins existentiels auxquels nous conduit Le Navire. C’est pourquoi, peu après 1987, celui-ci quitte discrètement l’URSS par la valise diplomatique suisse. Il rejoint, après un détour par Zurich, où il est exposé, le Musée de Lyon qui l'acquiert. Les structures en bois qui portent les documents sont construites, à la soviétique, en Suisse. Ce n'est qu'en 1996 que Kabakov voit sa pièce à Lyon, pour Le voyage extraordinaire, l'exposition inaugurale de la collection. Il réside alors aux États-Unis. Il a coutume de dire qu’il est le dernier artiste soviétique.



Ilya Kabakov, Le Navire, 1986. Collection MAC Lyon
© Blaise Adilon © Adagp, Paris 2010

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